CHAPITRE XII
Le lendemain matin, lorsque je descendis pour le petit déjeuner, je trouvai tous les visages, ceux des enfants compris, marqués d’une gravité inhabituelle. Tante Sadie, par l’intermédiaire de je ne sais quel mystérieux tam-tam local, avait, en effet, appris la mort de Lady Patricia Dougdale, qui s’était éteinte soudainement au cours de la nuit. Prévenu aussitôt, Lord Montdore, quelque hâte qu’il eût mis à faire la route, avait trouvé sa sœur dans le coma. Une heure plus tard, elle était morte.
« Oh ! Pauvre Patricia ! » ne cessait de répéter tante Sadie, vraiment bouleversée.
Quant à oncle Matthew, à qui les larmes venaient aisément, il se tamponnait tumultueusement les yeux, et, penché sur son assiette chaude, attaquait avec moins d’enthousiasme que de coutume sa saucisse favorite qu’il nommait, dans son argot personnel, un « banger ».
« Je l’ai rencontrée, dit-il, la semaine dernière encore dans Clarendon Yard.
— Oui, reprit tante Sadie, vous me l’aviez dit, je m’en souviens. Pauvre Patricia, je l’aimais profondément, bien qu’elle fût un peu lassante à la longue avec ses histoires de santé.
— Ah ! s’écria triomphalement Davey, vous finissez par reconnaître qu’elle était fragile. Eh bien ! elle en est morte. Son foie l’a tuée. Êtes-vous convaincue, maintenant ? Je voudrais que vous finissiez par comprendre, vous autres Radlett, qu’il n’existe pas de maladie imaginaire. Aucune personne bien portante ne consentirait à s’astreindre à toutes les choses par où moi, par exemple, je suis obligé de passer afin de garder en vie ma pauvre vieille carcasse. »
À ces derniers mots, Jassy et Victoria pouffèrent de rire et tante Sadie elle-même ne put s’empêcher de sourire, car nul n’ignorait que, bien loin d’en éprouver le moindre ennui, Davey adorait se dorloter et passait, à suivre d’effrayants régimes, la meilleure partie de son temps.
« Oh ! naturellement, dit Davey avec une colère froide, je m’y attendais. Vous trouvez tous que c’est une énorme plaisanterie et je suis sûr que Jassy et Victoria étoufferont de rire quand on me découvrira, un beau matin, raide mort dans mon lit. Laissez-moi vous dire que cette histoire ne me fait pas rire, moi, et que la pauvre Patricia, avec un foie aussi malade, n’a pas dû rire non plus !
— Pauvre Patricia, je crains qu’elle n’ait pas eu la vie bien drôle avec cet odieux Satyre. »
On reconnaissait bien là tante Sadie ; après avoir protesté, depuis des années, contre le nom que nous donnions à Boy, elle en usait à son tour, le plus naturellement du monde. Il en était toujours ainsi avec elle ; on pouvait même prévoir que, tôt ou tard, elle chanterait à son tour l’Affreuse agonie d’un homme…
« Par un phénomène que je n’ai jamais compris, elle aimait sincèrement son mari.
— Jusqu’à ces derniers temps, du moins, dit Davey. Mais, depuis un an ou deux, la roue, je crois, avait tourné, et c’est à Boy que la tendresse était venue. Trop tard, cependant ! Elle avait cessé de se tracasser à son sujet.
— C’est bien possible. En tout cas, la chose est fort triste. Chéri, il faut envoyer une couronne, immédiatement. En cette saison, nous devrons la commander à Oxford… Quel gaspillage, en vérité ! »
Jassy se mit à chanter :
« Envoyez une couronne d’œufs de grenouille, d’œufs de grenouille, d’œufs de grenouille ! Une ravissante couronne d’œufs de grenouille ! Ah ! que j’aime les œufs de grenouille !
— Si vous continuez à être aussi sottes, mes enfants, dit tante Sadie, à qui l’indignation exprimée par le visage d’Alfred n’avait pas échappé, je serai obligée de vous envoyer dans une école.
— En aurez-vous les moyens ? demanda Victoria. Il faudra que vous nous achetiez des robes d’uniforme, des tenues de gymnastique, du linge en quantité convenable et quelques malles bien solides. J’ai vu des filles qui partaient pour l’école : elles étaient, de la tête aux pieds, couvertes de choses coûteuses. Naturellement, nous serions ravies : des béguins pour les grandes, des chahuts dans le dortoir, pensez donc ! Et puis, vous savez, Sadie, l’école a un côté sexuel, tenez, par exemple, le mot « maîtresse », Sadie… »
Mais Sadie n’écoutait pas. Elle était dans la lune, comme d’habitude.
« Allons, allons ! dit-elle, vous êtes de petites sottes. Et ne m’appelez pas Sadie, je vous prie. »
Tante Sadie et Davey se rendirent ensemble aux funérailles. Oncle Matthew siégeait, ce jour-là, en justice de paix et tenait à être présent pour s’assurer qu’un certain bandit, qui devait y comparaître, serait bien envoyé aux Assises, où il avait toutes chances d’attraper quelques années de travaux forcés, agrémentés de châtiments corporels. Un ou deux des juges suppléants qui assistaient oncle Matthew avaient, paraît-il, sur la justice, des idées modernes très étranges, et mon oncle se voyait contraint de mener contre eux une guerre sournoise, en quoi il était grandement aidé par un amiral à la retraite, qui vivait dans les environs.
Ils allèrent donc sans lui à l’enterrement, et en revinrent fort déprimés.
« Eh bien ! en voilà une de partie, dit tante Sadie, tristement. La première de notre génération. J’ai toujours redouté cet instant. Ce sera notre tour, bientôt. Oh ! parlons d’autre chose.
— Quelle bêtise ! dit vivement Davey. La science moderne nous permettra bientôt de rester vivants, et jeunes aussi, pendant de longues années. Les organes de Patricia étaient dans un état épouvantable, j’ai parlé un instant avec le docteur Simpson, tandis que vous causiez avec Sonia ; c’est un miracle que la pauvre créature ait vécu aussi longtemps. Quand les enfants seront au lit, je vous raconterai.
— Non, merci, dit tante Sadie, tandis que les enfants suppliaient Davey de les accompagner immédiatement jusqu’au placard des Initiés et de tout leur expliquer.
— C’est injuste ! Sadie ne veut pas écouter, et nous, nous en mourons d’envie.
— Quel âge avait Patricia ? demanda tante Sadie.
— Elle était plus âgée que nous, répondit Davey. Au moment de son mariage, le bruit courait, je m’en souviens, que Boy avait quelques années de moins qu’elle.
— Aujourd’hui, dans ce vent aigre, il avait l’air d’un vieillard.
— Oui ; et il semblait accablé de douleur, pauvre Boy. »
Pendant son bref entretien, au cimetière, avec Lady Montdore, tante Sadie avait appris que la mort de Patricia avait stupéfait tous ses intimes et que, en dépit du mauvais état de sa santé, qui était évident, personne n’imaginait qu’elle se trouvât en danger de s’éteindre aussi brusquement ; elle-même se réjouissait d’avance du voyage qu’elle devait faire en France, la semaine suivante. Lady Montdore, à qui la mort inspirait une sorte d’horreur, trouvait vraiment très inconsidéré, de la part de sa belle-sœur, d’avoir brisé avec tant de soudaineté leur petit cercle familial ; quant à Lord Montdore, qui adorait sa sœur, il se remettait péniblement du choc terrible que lui avait causé cette course nocturne jusqu’au chevet d’une mourante. Assez curieusement, la plus frappée avait été Polly. Un violent malaise l’avait saisie, à l’annonce de la triste nouvelle ; elle était demeurée prostrée pendant deux jours et paraissait si mal en point que Lady Montdore s’était opposée à ce qu’elle assistât aux funérailles.
« C’est étrange, dit tante Sadie. Je ne me doutais pas qu’elle avait une telle affection pour Patricia. Qu’en penses-tu, Fanny ?
— Choc nerveux, dit Davey. Sans doute la première fois que la mort frappe si près d’elle.
— Oh ! non, s’écria Jassy. Et Ranger ?
— Les chiens, ma chère Jassy, ne sont tout de même pas des êtres humains. »
Mais, pour les petites Radlett, il n’y avait aucune différence, à cette réserve près que les chiens, dans l’ensemble, leur paraissaient beaucoup plus attachants que les hommes.
« Et la tombe ? demanda Victoria. Comment était la tombe ?
— Il n’y a pas grand-chose à en dire, répondit tante Sadie. Juste une tombe avec des montagnes de fleurs et de la boue.
— On l’avait bordée d’une guirlande de bruyères de Craigside, dit Davey. Pauvre Patricia, elle aimait tant l’Écosse.
— Et où était le tombeau ?
— Dans le cimetière de Silkin, naturellement, entre le séquoia et l’auberge des Blood Arms. Sous les fenêtres de la chambre de Boy, pour ainsi dire. »
Jassy se mit à parler à mots pressés, avec un grand sérieux.
« Promettez-moi de m’enterrer ici, quoi qu’il arrive, s’il vous plaît, promettez-moi, je vous en prie. J’ai trouvé la place exacte que je désire ; je la regarde chaque fois que je vais à l’église ; c’est juste à côté de cette vieille dame qui est morte à près de cent ans.
— Mais ce n’est pas l’emplacement de notre tombe au cimetière ! Le caveau de ton grand-père se trouve bien loin de là.
— Peut-être, mais c’est tout de même la place que je veux. J’ai vu là, un jour, un petit rat des champs qui était mort. Je vous prie, je vous en prie, n’oubliez pas !
— D’ici là, tu auras épousé quelque coquin et tu seras partie avec lui aux antipodes ! dit oncle Matthew qui était de retour. Ils ont libéré mon bandit, en prétendant qu’il n’y avait pas de preuves. Au diable, les preuves ! Il suffisait de regarder sa figure pour voir qu’il était coupable ! C’est ce que j’appelle une après-midi perdue. L’amiral et moi, nous avons résolu de démissionner.
— Si je meurs au loin, reprit Jassy, alors faites revenir mon corps, dans un baril de sel. Je paierai ce qu’il faudra. Je jure que je paierai. S’il vous plaît, Pa, promettez-le-moi !
— Écris tes dernières volontés, dit oncle Matthew en tendant à Jassy un morceau de papier et un stylo. Si ces choses ne sont pas écrites, on les oublie. Et je désire une caution de dix shillings, s’il te plaît.
— Retenez-les sur mon cadeau d’anniversaire, répondit Jassy, qui griffonnait avec une extrême application. J’ai dessiné une petite carte, comme dans « L’Île au Trésor », ajouta-t-elle. Vous voyez ?
— Oui. Merci, dit oncle Matthew, C’est parfaitement clair. »
Il se dirigea vers le mur, tira de sa poche son passe-partout, ouvrit un petit coffre et y déposa le testament de sa fille. Chaque pièce, à Alconleigh, possédait un de ces coffres muraux, dont le contenu eût profondément surpris et dépité le cambrioleur qui se fût avisé de les forcer. Les joyaux de tante Sadie – qui comprenaient quelques très belles pierres – n’y étaient jamais enfermés ; ils traînaient au hasard, dans la maison ou le jardin, partout où tante Sadie avait eu l’idée de les ôter pour être plus à l’aise, puis les avait oubliés : dans la lessiveuse du sous-sol, près du massif de fleurs qu’elle entreprenait de désherber, quand ils ne partaient pas pour la blanchisserie, encore fixés à son porte-jarretelles qu’ils avaient servi à attacher. Les parures de cérémonie étaient confiées en garde à une banque. Quant à oncle Matthew, il ne possédait pas de bijoux et méprisait les hommes qui en portaient (la chevalière de Boy et sa chaîne de montre en platine et perles le faisaient grincer des dents). Sa montre personnelle était un énorme oignon, en acier extra-dur, qui tictaquait comme une horloge ; il la réglait, deux fois par jour, sur le chronomètre de son bureau et affirmait qu’elle avançait de trois secondes par semaine sur l’heure officielle de Greenwich. Elle était attachée à un anneau brisé, en travers de son gilet de velours, par un lacet de cuir auquel tante Sadie faisait fréquemment des nœuds pour se ressouvenir des choses qu’elle craignait d’oublier.
Les coffres, cependant, étaient pleins de trésors, d’une valeur incertaine sans doute, mais d’une extraordinaire variété, par exemple une pierre, extraite sur la propriété et dont oncle Matthew affirmait qu’elle avait emprisonné, deux mille ans durant, un crapaud vivant ; le premier soulier de Linda ; le squelette d’une souris vomie par un hibou ; un petit fusil pour tirer sur les mouches à viande ; des cheveux, tressés en bracelet, de chacun des enfants ; une silhouette de tante Sadie, découpée dans du papier noir, par un artiste de foire ; une noix ciselée ; un bateau dans une bouteille ; bref, un étrange ramassis où le sentiment, l’histoire naturelle et le caprice trouvaient également leur part.
« Viens ! Viens vite voir ! » dit Jassy à Victoria.
Elles coururent vers le coffre. L’ouverture de ces coffres demeurait un événement passionnant, extrêmement rare ; et la prospection des trésors secrets qu’ils contenaient était un vrai régal.
« Oh ! le ravissant petit éclat d’obus ! Est-ce que je peux l’avoir ?
— Non. Tu ne peux pas. Je l’ai reçu dans le ventre, où il est resté une semaine entière.
— Nous parlions de la mort, dit Davey. Le plus étonnant mystère des temps présents est précisément que le cher Matthew soit encore parmi nous.
— J’y vois, dit tante Sadie, la preuve que rien ici-bas n’a la moindre importance. C’est pure folie que de tenter – et Dieu sait grâce à quels affreux efforts – de prolonger notre existence.
— Oh ! s’écria Davey, ce sont les efforts qui font toute la joie de la vie. »
Pour une fois, Davey disait la vérité.